“Faire de l’écologie” en Afrique en 2022, cela veut dire quoi ?

Dans le cadre de la “Saison Africa 2020” au Muséum d’Histoire Naturelle de Toulouse, Guillaume Ajavon détaille sa vision de l’écologie en Afrique et les défis à relever dans les prochaines années.

Pour vous quels sont les problèmes majeurs en matière d’écologie en Afrique ?

  • Le développement d’une agriculture d’exportation non biologique
  • L’exploitation de minerais et d’hydrocarbures sans bénéfice pour les populations
  • L’urbanisation non maîtrisée

Pour vous quelles sont les priorités pour protéger les ressources en Afrique ?

  • Le développement d’une agriculture biologique ou un standard équivalent
  • La transformation des matières premières sur place pour créer des emplois
  • Un meilleur encadrement des technologies importées (engrais et pesticides, ogm, ondes électromagnétiques, matériel électronique)

C’est quoi “faire de l’Écologie en Afrique” en 2021 ?

C’est régler les problèmes à la racine, s’intéresser aux humains et laisser les animaux un peu tranquilles.

La priorité en écologie aujourd’hui n’est plus de suivre des lions, d’observer des gorilles ou de pister des guépards en leur mettant des colliers GPS. C’est très amusant mais je ne pense pas que la priorité soit là. Pour protéger ces espèces, et plus généralement leurs écosystèmes, il faut réduire l’exploitation des ressources. Il faut se focaliser sur la production agricole, l’exploitation minière ou la surconsommation technologique au nord, très gourmande en terres rares, en métaux précieux et productrice de déchets.

Quels sont les atouts de l’Afrique pour faire face aux enjeux écologiques ?

  • Des hot spots de biodiversité incroyables et des aires protégées qui permettront à certaines espèces de recoloniser des territoires voisins
  • Des ressources encore abondantes permettant de répondre aux besoins des populations
  • Une consommation faible, pour l’instant

 

En quoi l’Histoire du Continent a encore un impact sur l’environnement en Afrique ?

On ne peut comprendre la situation environnementale de l’Afrique sans regarder en arrière, quelques exemples : l’exploitation des écosystèmes a été massive durant plusieurs siècles pour l’industrie minière ou l’agriculture d’exportation décidées hors du continent. La colonisation a été accompagnée d’une forte destruction des ressources vivantes (chasse, collections muséales, alimentation exotique, main d’œuvre civile et militaire, bois, énergie, etc.).

Autre fait historique important, les frontières et les structures administratives ont été en grande partie définies pendant la colonisation et ne correspondent pas à la réalité démographique, géographique, ethnique ou religieuse locale (d’où de nombreux conflits et une gouvernance défectueuse, notamment dans la gestion des ressources naturelles et des écosystèmes cf Sahel). Par ailleurs, les règles commerciales et le système d’exportation (routes, rails, ports, lignes aériennes etc.) sont encore en partie régis dans l’héritage des comptoirs coloniaux.

Est-ce que la démographie est un problème pour les ressources ?

Dans 20 ans je ne sais pas mais à ce stade, je ne crois pas. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problème de démographie dans certains pays d’Afrique, cela veut dire que ce n’est pas ce phénomène qui est aujourd’hui en cause dans l’épuisement des ressources ou de la biodiversité ! Les addax du Sahara, les lions de la Pendjari, les éléphants du Niokolo Koba ou les gorilles du Congo ne sont pas en danger à cause de la croissance urbaine ou agricole mais à cause de prélèvements excessifs et de conflits, souvent liés aux ressources. Et ces ressources quittent le continent, elles ne sont pas consommées sur place.

Peut-on dire que l’Afrique est une championne de l’écologie ?

L’empreinte écologique ou l’empreinte carbone ne prennent pas en compte le développement humain, juste notre poids sur la planète. L’empreinte carbone des pays africains est faible mais il n’y a pas l’idée en Afrique de triomphalisme de « premier de la classe sur l’écologie », c’est une idée très occidentale ce type de classement !

Cette situation ne répond pas à une intention, elle n’est pas le fruit d’un développement vertueux mais juste le fruit d’une histoire différente de l’occident (industrialisation au XIXème en Europe). Aujourd’hui c’est en train de changer, un jeune Camerounais aspire au même confort que son alter égo à Paris ou New York qui fait du shopping et va au cinéma, l’empreinte écologique va donc augmenter.

Quand on est français, que peut-on faire pour protéger l’environnement en Afrique ?

La majorité des démarches occidentales pour sauver la biodiversité africaine consiste à aller en Afrique créer des sanctuaires ou apporter une expertise. Si on compare un peu, cela consisterait à demander à un biologiste sénégalais de venir aider les éleveurs ariégeois et le préfet de région à régler le problème de l’ours dans les Pyrénées. Cette ingérence « exotique » serait probablement très mal perçue localement !

Je pense qu’il est plus efficace de se concentrer sur la réduction de la demande en ressources africaines depuis l’Europe. Quelques exemples concrets :

  • Le Coltan pour les téléphones et autres montres ou balances connectées : minerais extrait dans la région des Virunga entraînant conflits et destruction des milieux
  • L’Uranium pour les trottinettes électriques : mines au Niger.
  • L’essence, le diesel ou le plastique : exploration et exploitation des hydrocarbures dans plus de 20 pays par une seule compagnie française
  • Mais on pourrait aussi parler de dizaines d’autres ressources : chocolat, fleurs, ananas, mangues, bananes, café, caoutchouc, coton, diamant, or, bois etc.

Concernant les denrées agricoles, les exportations viennent souvent en concurrence de l’utilisation locale. Ayant plus de valeur à l’export qu’à la vente locale (le pouvoir d’achat d’un toulousain moyen est plus élevé que celui d’un dakarois), les négociants préfèrent les exporter. Cela ne signifie pas qu’il faut arrêter ce commerce mais qu’il faut que cet échange soit juste. Dans l’autre sens, les Africains mangent rarement – voire jamais – des pommes, des pêches ou des cerises !

Pourquoi les africains ne se rebellent pas contre le pillage des ressources du continent ?

Cette question revient souvent et elle est intéressante. Cela revient à demander à une victime pourquoi elle ne s’est pas mieux défendue lors d’une agression. A mon sens, la question est plutôt « pourquoi les pays développés ou les organisations internationales contribuent ou laissent encore faire le pillage du continent ? ».

Ensuite, la réalité est beaucoup plus complexe. A l’époque de la colonisation, il y a eu des révoltes face à des états impérialistes dont les intérêts étaient clairs, la situation était très « lisible ». Aujourd’hui, cette rébellion serait dirigée contre qui ? Total, le groupe Bolloré ou Orano ? ou l’État Français ? ou le ministre local qui a donné des permis d’exploitation ? Ou l’entreprise locale qui importe des pesticides ou réalise des coupes de bois ?

C’est complexe, pour un jeune nigérien ou une jeune gabonaise, né dans un système post-colonial, et qui vit dans une économie mondialisée de définir qui lui fait du tort et comment diriger son agacement ou sa contestation.

La technologie peut-elle être une solution pour l’environnement en Afrique ?

Pas plus qu’ailleurs. A mon sens, la technologie est un outil essentiel pour le développement humain, la santé, les communications, les déplacements mais elle est davantage source de problèmes pour l’environnement et crée des dépendances.

Si on parle des drones ou de la surveillance satellite qui est déployée dans certains parcs africains, je ne pense pas. Il s’agit là de protéger des intérêts souvent privés davantage que des écosystèmes. Cela n’implique pas les populations, c’est réservé à une élite et traite une infime partie du problème sans toucher à ses causes !

En revanche, il existe très peu de dispositifs de contrôle des ondes électromagnétiques, de retraitement des déchets, des normes de pollution industrielle ou automobile ou des quantités d’engrais et pesticides utilisées dans l’agriculture. Il en va de même pour les métadonnées, les OGM et demain les nanotechnologies.

Le déploiement de ces technologies et biotechnologies en Afrique n’est pas aussi encadré que dans les pays exportateurs. Le transfert de compétences pourrait d’une part éviter les catastrophes environnementales à venir, déjà observées sur les autres continents, (cancers, affections respiratoires, catastrophes industrielles etc.) et ce transfert contribuerait à la création d’emplois et à l’autonomie technologique, évitant ainsi le technocolonialisme. Pour comprendre, on peut faire un parallèle avec l’arrivée de la 5G en Europe : une technologie incompréhensible pour le citoyen, un besoin n’émanant pas de la population, la Chine est souveraine sur cette technologie et les conséquences sanitaires sont peu claires pour la population. Et des millions de téléphones vont devoir être changés.

C’est quoi les aires protégées ?

Si on simplifie (beaucoup) ce sont des enclaves sans interventions humaines, laissant les espèces coévoluer mais il existe divers degrés  d’isolement de ces espaces. Pour moi, il est essentiel d’inclure, voire de laisser les populations locales gérer leur environnement et simplement les protéger des accaparements extérieurs à la région ou à l’État. Quand je vois l’association African Parks installer 92 kilomètres de barrière électrifiée autours de la Pendjari, au Bénin, et créer un lodge de luxe avec sa propre piste d’atterrissage, je suis très mal à l’aise. A Odzala Kokoua, au Congo, cela coûte environ 14000$ pour passer 10 jours dans ce type de lodge, donc profiter de la faune sauvage est réservé à une élite fortunée.

Pour illustrer le principe de certaines aires protégées “sanctuarisées”, cela reviendrait à arrêter les stations de skis dans les Alpes ou le pâturage pour laisser les loups coévoluer avec les bouquetins, les lagopèdes et tout le reste de l’écosystème. Et en Afrique on ne parle pas de sites de loisir et de divertissement, on parle de sites miniers, on parle d’infrastructures de transport et plus généralement de développement économique et humain. Alors quand un éleveur, un chasseur, un agriculteur ou un exploitant forestier local veut rentrer dans une aire protégée, je trouve ça parfois malvenu de décider qu’il doit tout laisser en place. Son mode de vie est bien moins destructeur que celui du client du lodge !

Je crois que les Réserves de Biosphère, bien qu’elles manquent cruellement de moyens et d’assistance technique, sont un bon modèle. Seul leur cœur est une aire protégée et tout autour on essaie de rendre le développement humain compatible avec la présence de vie sauvage.

Y a-t-il une approche commune de l’écologie à travers l’Afrique ?

Je ne crois pas. Je crois que dans tous les pays de culture animiste, et ils sont nombreux, il y a un rapport commun à la nature et au monde souvent vertueux, une approche guidée par le respect. Mais je ne crois pas que l’approche écologique d’un rwandais, d’un marocain ou d’un éthiopien soient similaires.

En quoi l’écologie en Afrique est-elle différente de celle de l’Europe par exemple ?

En Europe, la consommation de masse est installée : des milliers de touristes partent de Paris à Porto pour quelques dizaines d’euros ou Bangkok pour quelques centaines d’euros et ils peuvent se le permettre tous les ans. On change de portable dès que le nouveau est sorti, on ne voit pas les déchets s’accumuler puisqu’ils sont traités. On fait la queue pour une console de jeux ou pour des soldes sur les objets connectés. Ce sont des scènes qu’on ne voit pas en Afrique, la sobriété, même si elle est subie, est encore présente presque partout.

Nous avons souvent une vision très idéalisée de la nature en Afrique, pourquoi ?

Avant tout parce qu’on compte de nombreux hotspots de biodiversité en Afrique abritant souvent des espèces animales et végétales spectaculaires. L’histoire a aussi beaucoup été en ce sens, les explorateurs occidentaux ayant véhiculé des récits d’une nature vierge et d’une culture du sauvage exotique.

Encore aujourd’hui, de nombreux ouvrages ou films s’intéressent aux paysages et aux animaux (Le Roi Lion) mais rarement à la population à part dans sa dimension primitive ou exotique (Kirikou, Les dieux sont tombés sur la tête ou Black Panther.)

Un remerciement spécial au Muséum d’Histoire Naturelle de Toulouse, Valérie Bernard, Meryem Ouertani, Anne Blanquer Maumont & Déborah Goffner

Images Guillaume Ajavon ©

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